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3 + 1 de Melle : retour sur les faits
Article publié le 3 octobre 2020

Le contexte

Le lycée général et technologique Joseph Desfontaines, à Melle, dans les Deux-Sèvres (79), fait partie des établissements où la contestation de la réforme des lycées a été la plus importante. Dès le 12 novembre 2018, des enseignant·es se mettent en grève, et manifestent dans Melle avec plus d’une centaine d’élèves. Les 6 décembre, la quasi-totalité des élèves se mettent en grève à leur tour, organisant un rassemblement en ville, votant la reconduite de la grève pour le lendemain. Le 26 mars 2019, 26 enseignant·es se mettent en grève et bloquent ainsi la tenue d’une épreuve de (l’ancien) bac.

Par ailleurs, il règne au lycée Desfontaines un climat délétère pour les enseignant·es. Fatigue, lassitude, épuisement : fin 2019-début 2020, les arrêts maladie se multiplient, une quinzaine en l’espace de cinq semaines, soit environ 30 % de l’équipe enseignante. Un inspecteur du travail visite l’établissement le 6 janvier et rappelle dans son rapport que « l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé mentale des personnes ». Le 28 janvier, cinq enseignant·es font valoir leur droit de retrait afin d’alerter l’administration sur la généralisation du mal-être enseignant dans l’établissement. Le 31 janvier, un droit d’alerte est déposé par le secrétaire du CHSCT (Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) départemental. Le 10 avril, l’avis du CHSCT est sans appel : c’est « un pilotage autoritaire et sans dialogue » au lycée qui a « fortement dégradé la santé mentale et physique de nombreux personnels ».

Les incidents

L’ambiance au lycée Desfontaines est donc particulièrement lourde au moment du passage des épreuves de E3C. Dès la première épreuve, le 20 janvier 2020, alors que 7 des 12 surveillant·es réquisitionné·es sont en grève et que l’administration doit faire appel à des membres du rectorat ou à des retraité·es pour surveiller les épreuves, un enseignant se trompe et passe la bande-son d’un sujet sans la vidéo jointe. Les élèves portent une réclamation auprès de l’administration. Le 22 janvier, des enseignant·es organisent un piquet de grève devant l’établissement, tandis que de nombreux élèves occupent, assis ou allongés, les couloirs menant aux salles d’examens.

Les épreuves se trouvent reportées au 3 février. Ce jour-là, un collectif d’enseignant·es, de parents d’élèves et de lycéen·es forme une chaîne humaine devant l’établissement afin d’empêcher la tenue des épreuves. Sont également présent·es des inspecteur·ices d’académie venu·es seconder le proviseur, une Equipe mobile de sécurité (EMS) du rectorat de Poitiers et pas moins de 40 gendarmes. Pendant ce temps, les élèves qui passent leurs épreuves sont enfermé·es de l’extérieur dans leurs salles de classes. Tout un étage est ainsi verrouillé, à clé ou sanglé, y compris les portes coupes-feux. Lorsque les élèves s’en rendent compte, iels appellent celles et ceux de l’extérieur à venir les libérer. Tandis que l’une des portes cède, dans les salles, c’est le chaos : des élèves paniquent, d’autres font des malaises… si bien que les parents d’un élève pris d’une crise d’angoisse portent plainte pour « mise en danger d’autrui par violation d’une obligation réglementaire de sécurité ». Le proviseur, directement visé, est déclaré en arrêt maladie et remplacé. 

Les épreuves sont à nouveau reportées au 7 février. Un certain nombre d’enseignant·es, de parents d’élèves et de lycéen·es organisent alors un rassemblement devant le lycée. Symboliquement, 42 élèves déposent leur convocation d’examen au sol. 

La répression

Suite à un arrêté du 9 mars, trois enseignant·es, tou·tes adhérent·es de SUD Education, sont suspendu·es à titre conservatoire pour une durée de quatre mois, dans l’attente d’éventuelles suites disciplinaires. Tou·tes trois ont fait jouer leur droit de retrait, deux d’entre iels sont élu·es au conseil d’administration du lycée et l’une d’entre iels est membre de la commission hygiène et sécurité du lycée. Aucun entretien préalable sur les faits reprochés, aucune explicitation de faute(s) grave(s) ne vient introduire la suspension : le 10 mars, reçu·es en entretien par la Directrice des Ressources Humaines de l’académie de Poitiers, un dossier est remis aux enseignant·es contenant 5 rapports à charge, tous rédigés par des membres de l’administration (trois EMS, deux inspecteur·ices et le proviseur de l’établissement). Sont reprochés pêle-mêle aux enseignant·es : des dégradations de matériel, la manipulation des élèves, leurs manquements au devoir de neutralité, leur insubordination. Les dossiers sont presque vides de faits mais accumulent les adjectifs caricaturaux concernant les enseignant·es : « hostiles », « agressifs », « intimidants », « ayant une forte emprise » sur les élèves et les enseignant·es. La plupart des actes reprochés aux enseignant·es le sont de manière indirecte ou hypothétique : iels seraient par exemple « probablement les instigateurs » de l’« intrusion en force » des élèves dans l’établissement. Tout cela alors que les agissements supposés de certains membres de l’administration ne donnent lieu à aucune sanction, bien que certains de ces actes constitueraient, s’ils étaient avérés, des infractions pénales très lourdes.

En parallèle, le 2 mars 2020, le rectorat de Poitiers diligente une enquête administrative sur les événements. L’administration entretient d’abord savamment le flou sur les objectifs de cette enquête : est-elle diligentée suite au CHSCT ou suite à la suspension conservatoire ? A-t-elle pour objectif, comme le signale l’avis du 10 avril du CHSCT, de permettre « à chacun de s’exprimer », de mettre en place « une médiation », ou a-t-elle pour objectif d’« apporter les éléments contextuels dont [la rectrice] estime avoir besoin pour mener à bien une procédure disciplinaire », comme celle-ci l’affirme dans un courrier du 26 mai ? S’agit-il de se soucier de la santé des personnels du lycée Desfontaines ou d’alimenter un dossier à charge pour sanctionner des collègues mobilisé·es contre le bac Blanquer ?

Cette ambiguïté est définitivement levée le 23 juin, lorsque les enseignant·es reçoivent un courrier leur stipulant la prolongation de leur suspension jusqu’au 10 novembre « dans l’attente des conclusions de l’enquête administrative », sans entretien ou possibilité de se défendre. De « médiation », il n’est plus question. L’institution a donc choisi de sanctionner – car on ne peut considérer une suspension de 8 mois autrement que comme une sanction, même si elle ne dit pas son nom – plutôt que d’assurer son devoir de protection.

Ultime rebondissement dans ce feuilleton grotesque où l’administration use et abuse de son pouvoir discrétionnaire : le 15 septembre, le rectorat annonce que les enseignant·es suspendu·es passeront en conseil de discipline la semaine du 12 octobre 2020. Mais à la surprise générale, une quatrième collègue est également convoquée pour un conseil de discipline.
La répression qui s’abat sur les collègues de Melle est ainsi une sinistre démonstration de la volonté de l’administration scolaire de faire taire par la force toute contestation de ses projets réactionnaires pour l’école. L’action syndicale, et en particulier celle de SUD Education, est clairement visée par ces agissements. Soyons nombreuses et nombreux pour aller soutenir nos collègues injustement incriminé·es !

La réforme des lycées

L’année scolaire 2019-2020 a vu pour la première fois s’appliquer la réforme des lycées lancée par le ministre Jean-Michel Blanquer, uniquement aux classes de Première. Cette réforme a supprimé les filières générales (ES, L, S), remplacées par une combinaison de disciplines communes obligatoires et de disciplines « d’enseignement de spécialité » à choisir parmi 12 possibles (mais dont seulement 7 sont obligatoirement proposés par tous les lycées, ce qui contribue à accentuer les inégalités territoriales entre établissements). La réforme modifie en profondeur l’organisation et la nature des épreuves du baccalauréat : création de nouvelles épreuves : les E3C (« épreuves communes de contrôle continu », qui ne sont ni « communes », ni « de contrôle continu »), et un « grand oral » à fort coefficient que le Café pédagogique décrit comme « la récitation d’une question de cours » qui sera « plus facile pour les candidats socialement favorisés » ; étalement des épreuves sur une année et demie à partir des mois de janvier-février de l’année de Première (réduction des épreuves finales en classe de terminale au nombre de 4) ; introduction d’une part (10%) de contrôle véritablement continu (moyennes des bulletins de Première et de Terminale) dans la note finale ; organisation et choix des sujets de certaines épreuves confiés aux établissements.

Dans une note de janvier 2020, l’IGÉSR (un organisme qui dépend du ministère de l’Education nationale) parle à propos de la réforme d’ « élèves constamment sous la pression de l’évaluation », d’une « complexité excessive pour les parents », d’un « surcoût énorme pour un rendement faible ». Les inspecteur·trices écrivent : « Il semble que se soit instituée une confusion entre la logique de la certification (par l’examen) et la logique de la formation qui devrait être au cœur de la réforme : le poids des E3C déséquilibre l’ensemble au détriment de la formation ». Cette réforme a été menée avec une précipitation et dans une désorganisation telles que le SNPDEN (principal syndicat des personnels de direction) titrait sa « lettre de direction » du 25 février 2020 : « E3C : à l’impossible nul n’est tenu ».

 
Pour en savoir plus :

Courrier des enseignant·es suspendu·es au rectorat de Poitiers (07/06/2020) :
http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/melle.pdf

Texte du Comité de soutien aux 3 de Melle :
https://blogs.mediapart.fr/comite-de-soutien-aux-3-de-melle/blog/250620/les-3-de-melle-et-le-rectorat-de-poitiers-le-fait-du-prince

Revue de presse de SUD Education 79 :
https://www.sudeducation79.org/index.php/luttes/repression-a-melle/485-mobilisations-et-repressions-des-personnels-du-lycee-de-melle-revue-de-presse